Dans tout ce que j'ai pu goûter de la bureaucratie à l'italienne, le meilleur moment a quand même été celui où le préposé de la commune, au bout de deux minutes de hauts cris et de bras jetés en l'air, de cinq minutes de discussion avec moi, de quinze minutes de tractations avec ses collègues et de dix minutes de lecture à haute voix des différents règlements d'ordre intérieur, a fini par me faire écrire :
"Je, soussignée [Nom de famille] Bérénice Suzanne Monique Anne, née le 23 mars 1988 à Bruxelles, Belgique, déclare par la présente et sur l'honneur que [Nom de famille] Bérénice Suzanne Monique Anne, née le 23 mars 1988 à Bruxelles, Belgique et [Nom de famille] Bérénice, née le 23 mars 1988 à Bruxelles, Belgique, sont une seule et même personne."
Comme dit Sandrine, heureusement que je n'ai pas commencé à leur expliquer mes problèmes de schizophrénie douce. Mais enfin, je l'aimais bien, cette bureaucratie. Quand les professeurs à l'issue des examens remplissaient à la plume d'oie mon petit carnet de points comme à l'école primaire, avant de remplir mon long formulaire Erasmus et enfin essayer d'introduire ma note dans le putain de programme informatique pourri de l'université, tâche généralement reléguée à un assistant spécialement commis à cette manœuvre, puisqu'elle prenait généralement autant de temps que l'examen lui-même. Quand à la bibliothèque de l'archiginnasio je remplissais le trois cent nonante-dix-septième document pour pouvoir garder mes propres livres, pour pouvoir rendre un livre ou que je transportais mes affaires de salle en salle ("Ah, non, ce livre-là, vous ne pouvez le consulter qu'en salle 3 et 4, pas en salle 1 et 2." "Oui mais ça change quoi, que je le lise ici ou là-bas, à part que je dois déménager et traverser deux fois tout le bâtiment pour rien ?" "Le règlement, Mademoiselle" Traduction : ça fait vingt-deux générations que nous ne nous posons pas la question, parce que nous craignons de découvrir qu'il n'y a pas de réponse. "Mais si vous préférez attendre un autre jour pour lire ce livre, nous avons un formulaire spécial pour que votre livre ne soit pas reclassé dans les rayons.") Quand j'hésitais entre me manger les mains et rire bruyamment, il y avait quelque chose de rassurant dans cette complicité bureaucratique, dans ce consensus d'absence de sens : puisque ce n'est pas utile, c'est forcément une tension vers le beau (pas toujours réussie). Vittorio et Lieve sont à Luzerne ce soir ; ils arriveront demain. Tout est prêt, j'ai toutes les autorisations pour qu'ils puissent entrer dans Bologne en voiture. J'ai effacé toutes les traces de ma soirée d'adieux fort mouvementée. Mes vivres sont bien calculés pour qu'il ne reste presque rien quand on partira, sauf peut-être un peu d'huile et de beurre. À propos de beurre, l'ingénieur a dit "Gand" avant de refermer la porte. Je ne sais pas s'il tiendra parole, mais ce serait drôle que j'y retourne grâce à lui (et que la boucle se boucle comme ça). Mes dernières soirées, j'ai préféré les passer avec Walid, à boire et à danser, quand on ne nous empêche pas d'entrer dans les bars à cause de lui (pourtant tous ceux qui le connaissent vraiment ne peuvent pas résister à l'énergie dansante de Walid - il a trouvé un troisième boulot, qui du coup lui permet de payer un logement et de ne plus laisser crever ses grands os dans l'humidité bolognaise, il y a vraiment de quoi en sourire à crever de l'intérieur). Je ne suis pas du tout pétrifiée de devoir quitter mon si beau chez-moi, je ne suis pas du tout terrorisée à l'idée de ne plus posséder ces rues, je n'ai pas du tout l'impression qu'on me tire par les pieds alors que mes mains restent accrochées à la poignée de la porte, non, pas du tout. Je suis une grande fille, qu'on appelle de plus en plus souvent madame dans les magasins, je suis tout à fait en possession de mon sang-froid et tout ce qui s'est passé ces six derniers mois et ces dernières semaines et jours en particulier est d'une banalité telle qu'elle en est même un peu ennuyeuse. Oh et puis je suis tellement blasée que je sens que je vais en oublier de faire le traditionnel post-erasmus nervous breakdown. Déjà-vu et tellement surfait, au bout du compte. I still don't know what is happening, Mister Jones, but this time it doesn't sound quite well.
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Euh.